Quartz Mountain - Champ de tir de la base militaire (USA, 1994)
Le désert s’étirait sous un ciel pâle, strié de vents glacés. Trois véhicules militaires avançaient en convoi, poussière levée derrière eux. Dans le premier, Jason, jeune soldat robuste, observait l’horizon. Le supérieur qui conduisait avait, la semaine précédente, vu passer un objet qu’aucun manuel n’aurait su nommer.
Une vidéo circulait déjà, enregistré par les caméras automatiques du champ de tir : une machine errant bizarrement, refusant de se laisser accrocher par le radar.
Les voix des opérateurs captées sur la bande étaient incrédules : « Quelqu’un comprend ce que c’est ? ».
Ce matin-là, il allait voir l'enregistrement. Après un détour par une zone de cantonnement, l’escouade fut conduite dans une petite hutte. Les opérateurs vidéo leur firent signer leurs noms, visionner la séquence, puis les laissèrent repartir. Rien de plus.
Rien, sauf le geste discret d’une femme assise contre le mur. Elle attrapa le bras de Jason au passage et chuchota, blême :
— Il y a quelqu’un sur le terrain. Ne lui parle pas.
La mise en garde resta suspendue dans son esprit lorsque le convoi reprit sa route. Le désert se resserrait autour d’eux, étendue de poussière balayée par un vent mordant. Le convoi avançait lentement sur la piste de terre, quand, à la sortie d’un virage, ils aperçurent une silhouette.
Il portait l’uniforme, comme eux. Mais sa course avait quelque chose de disloqué, bras rejetés en arrière comme s’il luttait contre une bourrasque invisible, penché en avant, au bord de la chute. Jason fronça les sourcils. L’air glacé de ce matin-là pouvait tuer un homme mal préparé. Sa peau semblait livide, presque translucide, avec un reflet bleuté : l’image même d’un soldat en hypothermie.
— Ralentissez ! lança Jason. On doit l’aider.
Dans le véhicule, il commença à dégrafer sa veste, prêt à la jeter sur l’homme. Mais à l’instant où le véhicule freina, le passager d’avant s’écria d’une voix étranglée :
— Il n’a pas d’oreilles !
Jason se dit que ce n'était pas le moment de se moquer de ce soldat en train de crever, puis il leva les yeux. Et son souffle se coupa.
L’être n’avait réellement pas d’oreilles. Ses yeux, immenses, semblaient déborder jusqu’aux tempes. Et son uniforme, trop propre, trop net, contrastait violemment avec la poussière du champ de tir.
L'être était à quelques pas seulement, au coin de la voiture. Jason sentit la panique monter. Tout son corps criait de fuir.
Mais alors la voix résonna. Pas une voix humaine : un flot de sons étranges, sans équivalent connu. Pourtant, chaque syllabe se déposait dans son esprit comme une évidence. Le sens lui parvenait clair, limpide, par-delà la barrière de la langue.
Il comprenait. L’être lui parlait.
Et dans le même mouvement, une vague d’apaisement se déversa en lui. Sa peur se dissipa, remplacée par une lucidité calme. Comme si cette communication n’était pas seulement linguistique, mais émotionnelle. Jason, désormais, pouvait répondre.
— Bonjour… dit la voix dans son esprit. Mon appareil est en panne. J’ai besoin d’un matériau pour le réparer. Sais-tu où je pourrais trouver du tritium ?
Jason eut un sursaut intérieur. Le mot résonnait, familier et étranger à la fois. À voix haute, il risqua :
— Tu veux dire titanium ?
L’être secoua légèrement la tête. Non. Ce n’était pas du titanium. Il insistait : Tritium.
Ce terme n'était pas alors dans le vocabulaire de Jason. Il chercha frénétiquement une solution. Dans le désert, à quelques kilomètres, les montagnes bordaient l’horizon. Il pointa du doigt :
— Dreamland est là-bas. Tu y trouveras peut-être ce qu’il te faut.
Alors, une marée d’émotion le traversa. Pas la sienne : celle de l’autre. Dégoût, colère, mépris. Les mots s’imprimèrent dans son esprit avec la même clarté que la langue nouvelle :
— Jamais. Ce sont des barbares. Des meurtriers.
Jason recula dans son siège. L’intensité de ce rejet le heurta physiquement, comme une gifle. Mais il ne pouvait pas s’arrêter là. Il chercha encore :
— Je prends des cours à Las Vegas… J’ai un professeur en géophysique. Peut-être qu’il connaît un métallurgiste…
L’être sembla réfléchir. L’émotion se calma. Une curiosité neutre, presque un assentiment, traversa Jason. L’inconnu ne répondit pas vraiment. Il se détourna, se contentant de regagner son appareil, posé non loin, sur la plaine. Pas d'adieu. Ni d'au revoir.
Jason suivit du regard cette silhouette étrangère, plus petite que lui d’une demi-tête, et ces yeux impossibles, miroirs d’un autre monde. Derrière lui, ses camarades restaient figés. Jason les vit par-dessus son épaule : regards vides, visages comme engourdis, l’air absent, presque “zombifiés”. Comme si la rencontre les avait plongés dans une torpeur hypnotique.
Le silence était total. Seul le vent soufflait.
L’être disparut dans la direction de son vaisseau, une forme posée sur le sol aride. Le convoi redémarra sans un mot.